Defitrans : « Le gaz naturel fonctionne quand transporteur, chargeur et fournisseur avancent ensemble »

La décarbonation du transport est une affaire d’engagements partagés. La technologie et la molécule ne suffisent pas, il faut également une volonté politique et une mise en mouvement de tout l’écosystème dans la même direction. Chez Defitrans, transporteur familial installé à Fretin, dans le Nord, l’aventure du GNV a démarré en 2017 grâce à un partenariat avec un client industriel et un fournisseur d’énergie. Hugo Depicchi, responsable de développement, revient sur près de dix ans de décarbonation au gaz naturel liquéfié, rappelant que la généralisation de cette énergie dépend avant tout de l’engagement des chargeurs.
Mais l’énergie n’est qu’un volet de notre feuille de route, qui repose aussi sur les pneumatiques, l’écoconduite et la formation des chauffeurs, ainsi que l’organisation des trafics. Car le meilleur moyen de ne pas polluer, c’est de ne pas consommer.
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Pouvez-vous présenter Defitrans et votre rôle au sein de l’entreprise ?
Hugo Depicchi : Defitrans est une entreprise de transport routier super lourd, créée en 1965 par mon grand-père. Il a démarré seul, avec quelques camions ; mon père l’a rejoint quelques années plus tard et a développé l’activité. Nous comptons aujourd’hui une cinquantaine de collaborateurs, dont une quarantaine de chauffeurs, et travaillons principalement en lots complets [transport de grandes quantités de marchandises, NDLR]. Je suis arrivé en 2023 et représente la troisième génération. Mon poste de responsable de développement est assez transversal : je touche aussi bien à l’exploitation qu’au commerce et aux projets, qu’il s’agisse de développer le parc, la clientèle ou nos outils informatiques.Quelle est votre zone d’intervention ?
Hugo Depicchi : Nous sommes basés historiquement à Fretin, près de Lille, à proximité des grands axes et de la Belgique, des Pays-Bas et du Royaume-Uni. Nous avons une activité régionale sur les Hauts-de-France et une activité nationale, avec un axe privilégié vers le Grand Est, où nous rayonnons depuis 60 ans.Quels types de marchandises transportez-vous ?
Hugo Depicchi : Notre activité est assez large : marchandise générale, température dirigée, conteneurs, mais aussi bennes pour les travaux publics.Quand et pourquoi avez-vous décidé de passer au GNV ?
Hugo Depicchi : L’histoire des énergies alternatives a commencé chez nous en 2017, en partenariat avec l’un de nos plus gros clients, un industriel qui souhaitait décarboner une partie de ses activités. Nous étions déjà attentifs à ces sujets. Nous avons investi dans du matériel, une technologie que nous ne connaissions pas du tout, et en contrepartie le client s’est engagé sur des volumes et sur un contrat de plusieurs années. C’était un véritable accompagnement des deux côtés, sur le long terme. Au départ, les camions étaient dédiés à ce client, puis nous avons pu en faire bénéficier d’autres clients. Le gaz naturel liquéfié (GNL) fait désormais partie de notre catalogue.
Combien de véhicules roulent au GNL aujourd’hui, et comment le parc a-t-il évolué ?
Hugo Depicchi : Près de dix ans plus tard, 25 % de notre parc de véhicules moteurs roule au GNL, soit une dizaine de tracteurs. Cela s’est fait progressivement : nous avons acheté un premier camion, puis un deuxième, un troisième, et nous avons investi davantage pour répondre à la demande des clients. Tout notre parc se compose de tracteurs routiers au GNL, à part une camionnette au GNC pour nos besoins internes.Pourquoi avoir choisi le GNL ? Quels constructeurs vous accompagnent sur cette technologie ?
Hugo Depicchi : Nous avons choisi le GNL pour son autonomie, supérieure à celle du GNC : on peut parcourir environ 1 500 km sur un seul plein. Pour les trafics de ce premier client, nous avions besoin de cette autonomie afin de limiter les contraintes d’exploitation, d’autant qu’à l’époque le réseau d’approvisionnement était très limité. Nous avons commencé à nous fournir chez IVECO, principalement parce que sa technologie était déjà très aboutie en 2017 et offrait justement une autonomie très intéressante. Les véhicules ont beaucoup évolué en dix ans : de nouveaux acteurs sont arrivés, les autonomies ont augmenté, et il existe même maintenant des versions hybrides gazole-GNL. Nous profitons de ces avancées grâce au renouvellement du parc, qui se répartit aujourd’hui entre IVECO et Volvo.Comment vous approvisionnez-vous ?
Hugo Depicchi : Dès le départ, nous avons noué un partenariat avec Primagaz, qui a construit une station voisine de notre site, ouverte au public. Cette proximité nous permet de limiter les kilomètres d’approche et de faire le plein de nos camions quotidiennement, ce qui est un gros avantage. Car le GNL demande une adaptation : il n’y a pas des stations partout, il faut accepter d’adapter ses trafics en fonction du réseau d’approvisionnement.Roulez-vous au GNV fossile ou au biométhane ?
Hugo Depicchi : Le bioGNL est arrivé récemment. Pour nous, ce fut une aubaine : nous connaissions déjà les performances du GNL face au diesel, et celles du bioGNL sont encore meilleures. Depuis quelques mois, il est disponible à la station via un système de certificats : du biogaz est injecté dans le réseau, mais ce n’est pas exactement celui qui se retrouve dans le camion. Nous sommes allés le proposer à nos clients pour améliorer encore leur impact environnemental. Certains ont été réceptifs ; d’autres se satisfont du GNL classique et ne voient pas l’intérêt du surcoût de quelques dizaines de centimes par kilo. Nous continuons à le proposer, mais il faut aussi un engagement des chargeurs, qui dépend de la stratégie de décarbonation de chacun. Très récemment, Primagaz s’est associé à une entreprise pour produire du bioGNL directement en France et le livrer en citerne dans les stations. À partir de novembre 2026, nous serons donc réellement consommateurs de bioGNL, sans système de certificats. Nous espérons que cela donnera un nouvel élan à l’attractivité du GNL.Quelles réductions d’émissions avez-vous constatées ?
Hugo Depicchi : Nous n’avons pas d’outil pour les mesurer en interne ; nous nous appuyons sur les données des constructeurs et des fournisseurs de GNL, qui annoncent 30 % de gaz à effet de serre (GES) en moins par rapport au diesel. Mais c’est sur les polluants locaux que le GNL est vraiment performant, avec 85 % de particules fines et 90 % d’oxydes d’azote en moins. Les gaz à effet de serre dégradent l’environnement, les particules fines dégradent la santé, le gaz est un peu moins performant sur le premier volet mais il a tous les avantages sur le second. C’est aussi là que le bioGNL change la donne : à des chargeurs qui nous disaient s’intéresser surtout aux émissions de GES, nous pouvons maintenant annoncer 90 % de polluants locaux et 80 % de gaz à effet de serre en moins.Comment se comparent les coûts avec le diesel ?
Hugo Depicchi : Il a fallu investir au départ, mais aujourd’hui l’investissement est amorti. Le prix des camions tend à baisser, et le coût de l’énergie est parfois plus intéressant que le diesel, si bien qu’on gagne aussi à l’usage. En plus, les véhicules gaz consomment sensiblement moins que les autres, combiné au prix du kilo de gaz, ça permet parfois de réaliser des économies. Enfin, nous sommes accompagnés par nos clients, donc les coûts sont partagés.La hausse des prix de l’énergie a-t-elle changé l’intérêt économique du GNL face au diesel ?
Hugo Depicchi : Il y a eu des fluctuations des deux côtés. Il y a quelques années, lors d’une crise où le diesel était monté très haut, le gaz était beaucoup plus intéressant. Aujourd’hui, le diesel est autour de 2,25 € à la pompe pour le grand public. Quand le gaz est moins cher, ce qui est souvent arrivé, nous sommes évidemment contents d’avoir des véhicules au gaz.Quels retours avez-vous de vos conducteurs ?
Hugo Depicchi : Le GNL était une technologie nouvelle et nous avons dû former notre personnel. Il y a souvent une petite appréhension au début, mais au bout de quelques semaines, ils constatent que ce n’est pas plus compliqué qu’un plein de gazole, et c’est plutôt bien accueilli. Il n’y a pas d’odeur au moment du ravitaillement, et le camion fait moins de bruit qu’un diesel, ce qui est plus confortable pour eux. Autre argument dont on ne parlait pas il y a dix ans : le vol de gazole explose en France face à la flambée des prix, alors que le GNL est impossible à voler. Les conducteurs se sentent moins exposés à cette violence. La dernière appréhension concerne l’autonomie et le réseau de ravitaillement, car une panne de gaz est très pénalisante, mais ils ont vite pris le réflexe d’organiser leur travail en conséquence. Ils sont très rapidement devenus autonomes.En plus de la décarbonation, des avantages économiques, du confort et de la sécurité des conducteurs, voyez-vous d’autres bénéfices à l’utilisation du GNV ?
Hugo Depicchi : L’accès réglementaire. Nos tracteurs GNL remplissent les critères qui leur permettent d’entrer plus facilement dans les ZFE, grâce à des dérogations. Le déploiement reste inégal selon les territoires et un peu en suspens, mais nous sommes opérationnels sur ce point, et c’est un avantage non négligeable pour nos clients du dernier kilomètre.Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles pour passer à 100 % GNL ?
Hugo Depicchi : La demande des chargeurs. Une partie de notre clientèle est moins sensible à l’aspect environnemental et regarde uniquement le côté économique. Pour ces clients, le frein est purement budgétaire : à prix égal, tout le monde y passerait sans doute.Quelle est la feuille de route de décarbonation de Defitrans ?
Hugo Depicchi : Nous avons été parmi les premiers chartés Objectif CO2, dès la création du dispositif qui fixait des objectifs de réduction de CO2 sur des périodes de trois ans. La fin du dispositif l’an dernier a été un gros retournement de situation. Désormais, nous nous challengeons en interne, avec pour objectif de maintenir, voire d’accroître, notre part de GNL. Nous regrettons beaucoup la perte du soutien de l’ADEME, car c’était une référence nationale que nous pouvions valoriser auprès de nos clients.Mais l’énergie n’est qu’un volet de notre feuille de route, qui repose aussi sur les pneumatiques, l’écoconduite et la formation des chauffeurs, ainsi que l’organisation des trafics. Car le meilleur moyen de ne pas polluer, c’est de ne pas consommer.
Envisagez-vous d’autres énergies alternatives ?
Hugo Depicchi : Pour l’instant, non. Nous gardons le cap du GNL, qui fonctionne très bien, et restons en veille sur l’électrique. Si un jour un client nous le demande, avec un partenariat et des engagements des deux côtés, nous pourrions y aller.Partenaire
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